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Le Jockey (7ème épi.)

Publié le par Mememad


En novembre 1923,
Montparnasse, dont la vie nocturne s'arrêtait avec la fermeture des cafés et des restaurants, se transforme du jour au lendemain.
Un ex-jockey, Miller, et un peintre américain, Hilaire Hiler, ont repris le Caméléon,
café situé au coin du boulevard Montparnasse et de la rue Cam­pagne Première

Le Jockey,  pris du studio photographique des Alliés, situé sur le Boulevard

 Ils vont ouvrir une boîte de nuit
 A l'intérieur, les travaux sont ré­duits au minimum : un comptoir en bois, des tables contre les murs et une minuscule piste de danse.
Au-dehors, Hiler couvre les murs d'affiches et de peintures de Mexi­cains,
 de cow-boys et d'Indiens. Une ensei­gne lumineuse proclame : "The Jockey".


Le Jockey

Le Jockey vu par Henri Manuel : "On y boit beaucoup, tout le monde est gai [...].
Toutes nos célébrités du théâtre et du cinéma, des écrivains, des peintres...
Ivan Mosjoukine, aux beaux yeux qui attiraient toutes les femmes.
On l'appelait Kean, en souvenir du film qui passait alors."
 Kiki eut une brève aventure avec Mosjoukine.
Il venait chercher Kiki et Treize au Jockey "Il conduisait vite sa voiture de sport, c'était un charmeur, un séducteur et aussi quelqu'un de simple. Il parlait assez bien le français."
 Kiki alla le voir chez lui, dans un hôtel pour céliba­taires.
 Ils avaient l'air de deux chats magnifiques.
Sa femme était jalouse, mais elle n'était jamais là.

Aussitôt, les artistes du quartier y élisent domicile.
"Nous avons inauguré une boîte toute petite et qui promet d'être gaie, an­nonce Kiki, enthousiaste. Tous les soirs, on se retrouve comme en famille [...].
Chaque client peut faire son numéro.
Un gros Russe, qui essaie de faire des danses cosa­ques ;
 Florianne, qui exécute des danses lascives et, mesurant à peine un mètre cinquante,
il y a Chiffon, qui est pleine de vie et chante un peu après le piano."
 Kiki, c'est une autre affaire :
"Moi, je ne peux pas chanter quand je ne suis pas saoule ;
je m'étonne que ces femmes puissent chanter comme elles font pipi.
Si j'ai l'oreille juste, j'ai la mémoire courte ; heureusement que j'ai avec moi mon amie Treize, qui [...] fait le souffleur."

Pascin n'a pas été long à découvrir, lui aussi, le Jockey :
"Il y a à Montparnasse le Jockey, nouvelle direction, dirigé par des Américains du Dôme, écrit-il à Lucy.
C'est très gai et rigolo et on était trois soirs de suite en grande bande
[Per, Salmon, Hermine, Isaac Grüne­ssald] ".
 (Pascin, lettre à L. Krohg de toute évidence de novembre ou début décembre 1923).

Thérèse Treize, de son côté, confirme
"Au Jockey, on était comme une grande famille,
avec des gens de toutes les couleurs et venant du monde en­tier.
 On arrivait en bande, mais chacun payait tou­jours son verre.
 Desnos s'asseyait à une table, dans un coin, et écrivait des poèmes, réclamant au garçon une nouvelle serviette en papier quand il avait rem­pli la première"

Robert McAlmon décrit Floriane, qui se produi­sait le 14 juillet 1923 :
 "Elle exécuta une danse orientale, tordant son long corps sans han­ches.
 Ses petits seins fermes oscillaient d'avant en arrière tandis
qu'elle se penchait en arrière jusqu'au sol, les bras ondulant, la bouche frémissante, adora­ble d'intensité et d'émotion "
.


Un soir, Treize emprunte un chapeau melon et fait la quête après le nu­méro de Kiki.
Dès lors, elle partagera tous les soirs avec les autres chanteurs l'argent de la recette.
Treize lui apprend à danser le cancan.

Kiki, par Ray Man, telle qu'elle était sans doute dans les premiers temps du Jockey.
Fâchée que Kiki ne porte pas de culotte, Treize lui en offrit un jolie, en dentelle.

 Parfois, Kiki lève si haut la jambe qu'on peut voir qu'elle n'a rien dessous.
Beaucoup ont témoigné du fait que Kiki ne portait pas de sous-vêtements.
Cela lui permettait, explique Jacqueline Goddard, d'uriner n'importe où,
puis­qu'il n'existait pas de toilettes publiques pour les femmes.
 Elle en profitait parfois pour jouer la provo­cation, comme à son habitude.
 Ainsi, Thora Dardel évoque un après-midi où Kiki était assise à la terrasse du Dôme :
"J'ai envie de faire pipi", s'écria-t-elle tout haut.

Puis elle s'agita un peu sur sa chaise et se soulagea sans se lever.

Elle devient bientôt la grande attraction du Jockey :
"Tout en chantant, Kiki baissait la tête, la bougeait de droite à gauche,
 raconte Jacqueline Goddard. Elle ménageait et ar­rondissait ses gestes.
 Elle avait un léger ba­lancement des hanches, très lent, presque imperceptible et portait toujours un châle qu'elle glissait autour de ses épaules, comme pour dire :
"Allons, tout ça, c'est des blagues !"

 Elle parvenait à chanter ses chansons de corps de garde sans gêner per­sonne.
 Avec un petit sourire, elle attaquait par sa chanson fétiche -
"Les filles de Camaret se disent toutes vier­ges, mais [...].
Lien Paroles

Un jour, fatigué de l'entendre chanter une chanson sur Jésus,
Desnos en écrivit une exclusivement composée de gros mots
(J'ose à peine imaginer... !!!)

Le Jockey est lancé : "Tout Paris vient s'amuser au Jockey", écrit Kiki.
Sur la piste, la foule se presse : "Un soir, raconte Jean Oberlé, j'y vis une jolie fille danser complètement nue, et on la remarquait à peine."
Il écrivit aussi dans "La Vie d'Artiste" :
"Un petit esca­lier menait à la cuisine, où officiait un cuisinier chi­lien, dont le visage hilare de bon Indien apparaissait parfois entre les rideaux, sous sa toque de marmiton [...].
De temps en temps, on sortait sur le boulevard pour prendre un bon coup d'air frais,
et puis on re­plongeait [...]. On buvait ferme, on chantait, on dis­cutait, on riait,
 dans un nuage de fumée de tous les tabacs du monde."

L'intérieur du Jockey, dessin de Jean Oberlé.
Pascin est à la table du premier plan. derrière lui, debout, Kiki. Assis Fujita.

Les Américains n'étaient pas les derniers à s'y plaire. " Le Jockey de Hiler était, aussi longtemps qu'il fut à lui, un lieu de rencontre amusant et agréable" 
précise Robert McAlmon.
"Copeland, un ex-cow-boy, qui connaissait tout un répertoire de chansons de cow-boy, de blues et des comiques, était au piano", ajoute
McAlmon.
"Des drames, des comédies et des bagarres y éclataient, mais générale­ment le rire et la bonne volonté y avaient le dernier mot" 

Treize confirme à son tour :
"On était très passionnés et les bagarres se déclenchaient pour un rien."

Un jour où Pascin avait insulté Treize devant le jockey,
il fallut Kisling et Renée pour les séparer.

"Quand Hiler était de bonne humeur, renchérit Treize, il se mettait au piano.
S'il ne voulait pas jouer, on frappait avec les couverts en prenant trois cuillers à la fois"


Les grosses voitures s'alignent de­vant l'entrée, conduites par des chauffeurs en uniforme blanc. "Tant plus c'est moche, tant plus ils aiment ça !" dira l'un d'eux à son collègue.

 Au Jockey, de gauche à droite, au fond :
Bill Bird, une inconnue, Holger Cahill, Miller, Les Copeland, Hilaire Hiler, Curtiss Moffitt.
Au milieu : Kiki, Margaret Anderson, Jane Heap, un inconnue, Ezra Pound.
Devant : Man Ray, Mina Loy, Tristan Tzara, Jean Cocteau.

Cette photographie de groupe comporte des gens qui, normalement, ne se fréquentent pas : d'une part, ceux qui ont démarré le Jockey, de l'autre, des écrivains et éditeurs américains.
Les écrivains ont, entre eux, un point commun - qui vaut aussi pour Man Ray : ils ont tous été publiés, dans la Little Review, dirigée par Margaret Anderson et Jane Heap.
Arri­vées à Paris en mai 1923, celles-ci contactèrent leurs collaborateurs pour discuter des futurs numéros.

Il n'a pas été possible de savoir précisément pourquoi ils s'étaient réunis ce jour-là.

La photographie a sans doute été prise à l'autom­ne 1923, tout le monde étant en manteau. Avant l'ouverture du Jockey, puisque les grands dessins d'Hiler n'ornent pas encore la façade. C'est l'une des rares photographies où Kiki et Man Ray ap­paraissent ensemble.

A suivre...
Les mots en rouges feront l'objet de liens ou d'articles ultérieurs...)
Les textes sont largement inspirés de Billy Klüver & Julie Martin & Kiki de Montparnasse.



Commenter cet article

pouillart 07/01/2015 12:29

Ce dancing est-il l'ancetre du café " le caméléon " fondé en 1921 par alexandre Mercereau ? Si oui, ce serait la maison habitée par Rimbaud et Forain en 1871. Recherche photos de l'immeuble pour conférence sur Forain. Merci.

joyce 20/07/2006 19:50

Mets un cierge à Mac Mahon... Quoique, la flamme va réchauffer l'atmosphère.

Mememad 21/07/2006 07:55

... ??? Au risque de paraître complètement igggggggggnnnnnnarde, je comprends pas c'que tu m'dis !?????

joyce 20/07/2006 16:49

Je garde en mémoire le passage "du coquet caraco de caracul"...
Nous avions à l'époque des moutons, dont le célèbre Barnabêêêêêêêêêê que je mimais.
En gros je me tissais la laine sur le dos...
Non, c'est pas drôle, il fait trop chaud.

Mememad 20/07/2006 17:41

Sissi, tisse-tisse... Mais évite de nous parler de laine en ce moment !!!Laisse tisser le mérinos ... Tu as raison, j'arrête, il fait trop chaud...Dernière nouvelle : Il pleut... Encore ! J'en veux plus !!!

joyce 20/07/2006 11:07

Cette "virlangue" fut donnée à apprendre à mes enfants à l'école primaire.
Ce fut un grand moment... de fous rires, je mimais pour leur faire comprendre le sens des mots.
Je ne suis pas certaine qu'ils aient appris d'autres leçons avec autant de plaisir...

Mememad 20/07/2006 16:18

Ils auront donc eu enfin quelque chose d'intelligent à retenir de leurs études primaires !!! Je t'imagine parfaitement en train de faire le clown-mime...

joyce 20/07/2006 07:43

Kiki était cocotte et Koko concasseur de cacao.
Kiki la cocotte aimait Koko le concasseur de cacao mais le marquis caduque et coquin offrit à Kiki la cocotte une coquet caraco de caracule.
Koko le concasseur de cacao se dit.... je suis......
Et hop !
C'est passionnant Mememad (tes articles, pas mes connâneries), je n'en laisse pas tomber une miette.

Mememad 20/07/2006 08:15

Mais bien sûre !!! Je n'y avais même pas pensé à cette "virelangue" ! Bravo La Jôzette !!!La suite de Kiki va viendre très vite...